Cameroun : le prix de la déforestation

Les rares arbres encore debout sont des eucalyptus plantés pour servir de bois d’œuvre.

(Syfia Cameroun) Les populations qui vivent en lisière des monts Bamboutos dans l’ouest du Cameroun subissent de plein fouet les effets de la déforestation : climat de plus en plus chaud, assèchement des cours d’eau, agriculture en péril… Tout a commencé il y a une vingtaine d’années avec l’effondrement des cours mondiaux du café.

 

De vastes champs cultivés et des pâturages, c’est tout ce qu’il reste aujourd’hui des 222 hectares de réserve forestière des monts Bamboutos, qui s’étendent sur les régions de l’Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun. Les rares arbres encore debout sont des eucalyptus plantés pour servir de bois d’œuvre.  »Quand j’étais plus jeune, cet espace qui ressemble à une savane était une forêt dense avec toutes sortes d’arbres. Nous l’avons détruite pour faire des champs sans penser aux conséquences. À présent, nous en payons le prix et nous ne savons pas quoi faire », regrette Alphonse Yota, 53 ans, en pointant du doigt le mont Bamboutos, troisième plus haut sommet du pays avec ses 2 740 m.

Fermier et pisciculteur à Balatchi, village riverain de ce massif, à plus de 300 km au nord de Douala, il n’a plus assez désormais assez d’eau pour arroser ses champs et entretenir son élevage de poissons. Ici comme dans toute la région, les cours d’eau, qui pour la plupart prennent leur source sur ce massif montagneux, tarissent désormais en saison sèche. « Autrefois permanent, ils sont devenus saisonniers au point que les agriculteurs doivent parcourir des kilomètres pour chercher de l’eau. Dans la ville de Mbouda (chef-lieu du département des Bamboutos, Ndlr) et ses environs, les robinets ne coulent plus pendant les trois premiers mois de l’année », constate Lucas Tajouego, le délégué départemental des forêts et de la faune.

Climat déréglé

Cette année, un mois seulement après le début, à la mi-octobre, de la saison sèche, le sol était déjà considérablement asséché. « Regarde ce plant de haricot, lance Jeannot, un cultivateur du quartier Tsedeng dans le groupement Balatchi. Il n’est pas encore à maturité et le sol est déjà sec. Pour qu’il y arrive, il faudra l’arroser. » « Par le passé, on n’avait pas besoin de ça. On aura donc moins de haricot cette année et c’est pareil avec les autres cultures », déplore-t-il. Une mission scientifique du ministère des Forêts et de la faune, qui a enquêté dans la région constate que la dérégulation du climat perceptible depuis une dizaine d’années s’accentue. Lucas Tajoueko et l’Ong Knowledge For All, spécialisée dans l’environnement, la biodiversité et le tourisme durable confirment les dires des paysans quant à l’allongement des saisons sèches. Autrefois, à cette période de l’année, il faisait frais le matin et la nuit alors que maintenant, il fait presque aussi chaud la nuit que la journée. Selon les cultivateurs, la production agricole baisse depuis cinq ans par manque d’eau. Du coup, le prix du seau de pommes de terre a triplé en dix ans et doublé depuis l’année dernière. « Si cela continue, nous serons obligés de quitter nos villages », s’inquiète Christine, du village Bakouotcho dans le même département.

Un engrenage fatal

« L’action humaine contribue au dérèglement du climat et c’est bien l’homme qui est à l’origine des problèmes qu’on connaît dans cette région », accuse le Dr Hatcheu Emil Tchawé, chargé de cours au département de géographie de l’université de Dschang dans la région de l’Ouest. L’arbre, rappelle-t-il, contribue à l’équilibre écologique et du climat et sa destruction a des effets à long terme qui peuvent aller au-delà d’un continent.

La destruction systématique de la forêt des monts Bamboutos résulte de la chute brutale en 1987 du prix du café, alors principale culture de rente de la région. Tout le monde s’y est mis pour tenter d’assurer sa survie. Les paysans se sont lancés dans la culture des fruits et légumes, surtout la pomme de terre, au point de compter parmi les principaux producteurs horticoles du pays. En quête de terres à cultiver, ils ont défriché à tour de bras. Ceux qui se sont reconvertis dans l’élevage ont allumé des feux de brousse pour régénérer la végétation et nourrir leurs animaux. D’autres enfin ont planté des eucalyptus, des arbres très demandés comme bois d’œuvre et pour fabriquer les poteaux électriques. Or, cet arbre à croissance rapide est très avide d’eau : adulte, il peut en consommer jusqu’à 100 litres par jour, selon des scientifiques. Cela a, peu à peu, contribué à assécher les cours d’eau qui prenaient leur source dans ces montagnes.

Pour essayer de briser cet engrenage fatal, le ministère a lancé en mars dernier un avis public afin de classer une partie des monts Bamboutos en réserve écologique intégrale. « Il s’agit d’une zone protégée et interdite d’accès aux populations où la forêt et la faune seront reconstituées. Environ 5 000 requêtes des populations qui exploitent les terres du mont ont déjà été reçues et nous allons les étudier et dédommager s’il le faut ces personnes afin qu’elles libèrent la montagne », explique Lucas Tajoueko. En attendant, l’Ong locale, Knowledge For All (KFA), très active dans la région, a pris les devants. En août dernier, elle a symboliquement mis en terre 70 jeunes plants de Pygeum africana, un arbre fertilisant autrefois répandu sur les monts Bamboutos. Il demande moins d’eau que l’eucalyptus et son écorce est utilisée pour traiter les maladies de la prostate. « La question de l’environnement a d’abord été vécue chez nous comme une affaire de Blancs. Les gens doivent comprendre aujourd’hui que ce qui se passe au pôle Nord ou en Chine peut se répercuter ici chez nous, et doivent donc anticiper », commente Elvis Tangwa Sa’a, le président de cette Ong.

Charles Nforgang

Source: http://www.syfia.info/index.php5?view=articles&action=voir&idArticle=5227

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